Quid des similitudes entre pandémie et terrorisme ? Lutter contre les radicalités en temps de pandémie : le cas de la France et du Maroc

Quid des similitudes entre pandémie et terrorisme ? Lutter contre les radicalités en temps de pandémie : le cas de la France et du Maroc

Recherche 13 avril 2020 101 vues

Julien Tardif 

Anthropologue du dialogue entre les métiers de la sûreté et de la protection de l’enfance entre la France et le Maroc

Dans ce texte nous allons nous essayer à trouver les points de convergences entre les problématiques sanitaires et celles du terrorisme, qu’il soit religieux ou politique. A première vue, la convergence se ferait au travers de la pratique de la « médecine de guerre » ou de « crise » et ne regarderait ainsi que le monde des soignants et l’organisation politique d’une telle réponse à la crise. Engageant aussi la réponse politique à cette « forme de guerre asymétrique » qu’est le terrorisme, qui n’engage pas directement des États-nation, comme disent les (géo)politistes.

Cette dernière, faisant bien plus de morts dans les populations civiles que parmi les forces militaires conventionnelles. Par une analyse comparative de la résolution de crise au sein de la zone méditerranée, entre la France et le Maroc, nous montrerons que la stratégie des œuvres royales du Royaume du Maroc a privilégié une désectorisation de l’action publique depuis le RETEX des attentats de Casablanca en mai 2003. Cette stratégie semble jouer un impact non négligeable dans la manière d’aborder la crise pandémique du Covid-19, afin de juguler deux écueils, une défiance dans l’action publique, et la surdétermination de l’expertise médicale dans la décision publique.

Bien que nous sommes encore loin du temps d’après, celui du RETEX , nous sommes déjà dans celui de l’analyse. Le RETEX sera décisif pour l’avenir de l’Europe et du Monde. Il faudrait qu’il ressemble, au plus proche, à une coopération interprofessionnelle, interdisciplinaire et mondialisée, sans aucunes frontières donc.

A défaut, voilà une colonisation du secteur de la sûreté et de la défense, sur le corps social. Processus comparable à la colonisation du corps social par les sciences médicales que nous sommes en train de (re)vivre.

Le « geste spéculatif » d’une « épidémiologie » des représentations socialesla force du regard anthropologique

Il s’avère qu’en anthropologie contemporaine, il existe un courant de l’étude de « l’épidémiologie des représentations sociales » qui a pour enjeu de ne pas s’en remettre qu’au diagnostic des sciences médicales, pour prendre en charge ce qui doit être aussi traité comme « un phénomène social total », lorsque nous réfléchissons sur des pandémies.

Un peu comme si nous prenions le thermomètre ou le test positif au COVID-19, pour le vaccin. Pour simplifier l’aphorisme, le fait culturel doit être naturellement au cœur de nos préoccupations sanitaires.

Première observation anthropologique, que l’on soit sur le terrain des épidémies, ou celui du terrorisme, les liens sociaux entre diasporas et États (diplomaties) sont soumis à rudes épreuves.

Le confinement à la française face au COVID-19, doit se lire sur le plan de la lutte nationale contre ce virus, mais également au plan des failles dans les coopérations diplomatiques internationales, avec notamment des colères qui se sont exprimées contre notre ancien protectorat, le Maroc. Et réciproquement de voir une telle colère s’exprimer. Des colères éruptives des décisions de la fermeture des vols commerciaux entre nos pays, que d’aucun jugeait irrationnelle ou déloyale.

 

Sur le plan national, les invectives sont toutes autres. Les annonciateurs de l’apocalypse qui dénigraient ceux qui n’appliquaient pas les mesures barrières, et désormais ceux qui ne respectent pas le confinement sont des jumeaux idéologiques. Les stéréotypes sur les banlieues font alors florès.

Ces belligérants d’aujourd’hui étaient rarement des coreligionnaires (ou des athées frères), avant la crise pandémique. D’où l’hystérie collective de l’action publique ou de la société civile à lutter contre les fake-news et autres approches complotistes, parfois plus élaborées et intentionnelles.

Notre tableau, pour être complet, doit se porter sur celles et ceux qui agissent davantage sous la conduite de la maxime de François-René de Chateaubriand.

« Je suis économe de mon mépris car il y a tant de nécessiteux ». Celles et ceux qui continuaient à vivre dans la socialité permise par l’État, tout en appliquant les mesures de précautions barrières (du mieux possible), et en temps de confinement, les soutiens depuis leur terrasse, aux soignants (1ère ligne) et aux travailleurs de 2ème ligne. Ils seront des acteurs ordinaires non négligeables, mobilisables, pour que l’enquête sur les faits se fasse jour.

Enquête qui devrait avoir pour seul objectif, sans arrière-pensée, dans un parangon de démocratie, de construire ensemble, le monde d’après ! C’est la là première formulation, de ce que l’on peut nommer un « geste spéculatif ». Voilà rapidement brossé, l’état d’esprit ou la mentalité, d’une nation en lutte contre une pandémie.

Être victime : ce que l’on apprend de l’agencement d’un corps social à l’épreuve du terrorisme  

Cela nous rappelle une certaine année 2015 en France, où année 2003 avec les attentats de Casablanca au Maroc.

Le Maroc a connu depuis l’initiative nationale royale de développement humain INDH, en 2005, une désectorisation des politiques publiques. Celle-ci est reconnue mondialement comme bonne pratique au sein de l’UNOPS . Nous soutenons que cette reconnaissance atteste en bonne partie son leadership actuel, pour la région méditerranée, dans la gestion de la crise pandémique.

Dans ces deux expériences de traumatisme collectif, des collectifs citoyens sont venus prêter main forte aux pouvoirs publics pour penser les premiers secours (de tout citoyen sans formation spécifique sanitaire, de type PSC1 ), contribuer à réaffirmer que les besoins des victimes dépassent la reconnaissance pécuniaire. Enfin, porter le respect, tout aussi essentiel, de celles et ceux qui ne demandent qu’à continuer à vivre. Le désormais fameux « vous n’aurez pas ma haine », traduit en anglais, italien, espagnol, norvégien, danois, suédois, hongrois, allemand.

.. C’est cela le « génie des liens civiques » que j’appelle de mes vœux, en assumant, à nouveau, ce geste comme « geste spéculatif ».

Nous devons ainsi à nouveau faire face à la mort, mais il est impérieux de questionner la tendance qui nous incline, à l’épreuve du COVID-19, à s’en remettre bien davantage, voire trop, à l’expertise médicale, dans le cas de la gestion française de la crise. Bien plus que dans le cadre d’une résurgence d’actes terroristes comme la France l’a connu en 2015. Il serait alors, faire preuve de courte vue, que de voir dans la « médecine de guerre » ou de « crise », la pertinence de l’analogie.

La comparaison, tout aussi spéculative qui déploie le geste inaugural, actes terroristes d’humains à humains (je simplifie), avec la pandémie virale, de non humain infiltrant la chaine d’interaction, est d’importance, mais relève d’un autre ordre, que l’ordre médical. 

Au secours, Machiavel: le doute à l’épreuve du scrupule

Les réflexions sur le « scrupule » dans l’œuvre de Machiavel, sont heuristiques pour notre affaire. Elles nous aident à y voir plus clair, tel un guide de l’investigation pour les nuls, à l’heure où le complotisme n’a pas la côte dans les Élites, ni pour l’approche du terrorisme, ni pour l’approche des pandémies.

Machiavel est d’un grand secours, pour comprendre par l’épreuve du scrupule, que l’enquête de chacun sur le rapport à sa conscience morale est une épreuve pour le sujet tout aussi centrale que la mécanique du doute. Le doute est tout orienté par la quête de rationalité d’une action, c’est ce qui le distingue principalement du scrupule. Le scrupule est une compétence morale, notre geste spéculatif est donc un geste moral, qui ne fait pas dans la mesure, pour agir comme un traqueur du bon positionnement dans un espace social mondialisé.

Un espace mondialisé où les assertions, en quête du statut de vérité, se répandent à la vitesse d’une pandémie. Dans cette pragmatique du geste moral spéculatif, distinguer et combattre dans ce marasme, de fausses croyances, devient une chimère qui manquerait la complexité de nos efforts pour faire preuve de civisme en temps orageux. Ce combat relève d’un mésusage par recouvrement de la fonction anthropologique du doute sur celle du scrupule.

Le scrupule, cette lutte de soi à soi, manifestant la qualité de la prise de conscience de la part d’autrui dans l’œuvre collective, peut avoir un destin funeste et tragique. Se révéler le signe de la défaite de la société civile face au politique. Concédant ainsi bien trop de responsabilité aux sciences cognitives face aux sciences sociales, ou en temps de pandémie, à l’expertise médicale.

 

Deux faits dans l’affaire de la pandémie du COVID-19 peuvent suffire à démontrer l’incidence d’un mésusage du scrupule. Les excuses publiques, du Préfet de Police de Paris, en seulement quelques heures, qui venait de prononcer cette assertion : les personnes à réanimer aujourd’hui sont celles qui n‘ont pas respecté le confinement hier. Je propose de l’analyser comme un mésusage du scrupule, bien intentionné, pour nous protéger.

Ce n’est donc pas une simple erreur de l’épreuve du doute, dont on ne devrait investiguer que la mécanique du raisonnement, plutôt que de travailler davantage sur ses effets psychologiques et sociaux. En somme, ne faire que peu de cas des aspects moraux des faits sociaux. 

Autre fait : celui d’un médecin président du Conseil national professionnel en médecine intensive de réanimation et d’un directeur de recherche de l’INSERM qui discutent librement dans un média de grande audience, d’une Afrique comme terre promise pour tester des vaccins, sur une population bien trop vulnérable, pour oser s’en offusquer.

Depuis, en moins d’une semaine, avocats français et africains se sont montés en plusieurs collectifs pour déposer plainte. Le CSA est inondé de signalement au sujet de cette conversation sur une chaine d’information continue. L’ordre des Médecins et l’INSERM ont été forcés de réagir en rappelant notamment au serment d’Hippocrate.

L’institut de recherche pour le développement (IRD) a, quant à lui réagit par la voix de son Directeur du Centre population et développement (CEPED), contre la distinction à faire entre la problématique des essais de vaccins, dont l’Afrique ne peut être exclue, sous peine de freiner son développement humain, et des propos vexatoires voire racistes qui peuvent en effet tomber sous le coup de la loi. 

Voici donc une démonstration de la saine régulation que joue encore l’épreuve de la tension entre usage du doute et du scrupule, dans une société civile qui veille contre toute instrumentalisation du savoir médical, ou du savoir des sciences sociales quant à l’analyse des actes de terrorisme. Une société civile donc très attentive aux effets psychosociaux précités.

La médecine ne peut s’afficher publiquement comme partisane d’un tel ordre mondial, rappelant les heures les plus sombres de la prédation sur l’Afrique. Quant au Préfet de Paris, il faisait, dès lors, de la sureté publique, sans usage du scrupule, une pédagogique punitive qui n’aurait que force de loi pour fondement. A trop renvoyer aux explications causales par le mésusage du doute, on laisse donc libre court à la libéralité de l’usage du scrupule, développant la pathologie sociale de l’être sans scrupule, être immoral.

  

Un geste spéculatif, sentimental et moral: pour sortir de la crise sanitaire, il faut prendre soin du corps social 

La manière dont la société civile se déchire autour de la figure médiatique du Professeur Raoult, est aussi, une manière de rentrer en résistance contre les abus du politique, d’une position asymétrique dans l’action publique. Il est de l’ordre de l’espoir suscité par ce personnage et la molécule, qui a l’histoire longue (celle du principe actif de la quinine) pour plaider en sa faveur. Anthropologiquement, il semble ainsi se jouer une forme de panique morale à endiguer.

Un retour de « l’irénisme », dont les fondements chrétiens seraient devenus œcuméniques (inter-religieux), viendrait, là aussi, questionner la part de la rationalité scientifique dans la détermination de l’action qui convient. 

Nous retrouvons ainsi par l’intérêt pour les émotions en sciences sociales, celle positive de l’espérance, une nouvelle similitude entre approches des pandémies et du terrorisme. Notre geste moral spéculatif est désormais aussi sentimental.

Car c’est peut-être bien l’ère du post-séculier qui semble être masqué sous l’angoisse élitiste du mésusage du scrupule, du doute, de la post-vérité et de la chasse systématique au complotisme. Aussi bien dans l’approche des pandémies, que dans l’approche analytique du terrorisme.

Plutôt que l’hystérie de sauver des vies à tout prix, injectée dans le corps social, par l’expertise médicale, le politique ferait bien de prendre les mesures de distanciations sociales au pied de la lettre.

Autrement dit une approche bien plus coopérative de la prise en charge de la mort et des cycles de la vie, avec une réflexion sur l’accompagnement collectif de celles-ci. C’est bien d’ailleurs ainsi que l’écologie est devenue politique au sens du débat civique contradictoire, et plus une unique affaire d’expertise. 

 

Références bibliographiques : 

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Michel Terestchenko, « le crédo de Machiavel », blog personnel, 2013 (En ligne)

Christian Vigouroux, du juste exercice de la force, Odile Jacob, 2017.

Claude Weill (Dir.

), Machiavel le pouvoir et la ruse, avant-propos de Jean Daniel, Edition Saint-Simon, CNRS Edition, 2008.

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Pandémie terrorisme France Maroc