Etat d’analyse du processus de la radicalisation violente

Etat d’analyse du processus de la radicalisation violente

Recherche 2 septembre 2019 80 vues

Aristide Donald Bilounga


La radicalisation désigne un processus à la fois intellectuel et actionnel refusant le compromis et la conciliation, associé à une volonté de purification des individus et des sociétés, expurgeant tout ce qui est perçu comme « mauvais » ou « corrupteur »[1]. S’il existe une grande littérature sur le terrorisme qui n’est que le produit du processus de la radicalisation, les recherches sur ce dernier restent limitées, surtout sur le continent africain qui regorge de multiples îlots de violence extrémiste (Boko Haram, AQMI, Al-Shabaab, etc.)

Dès lors, les contributions sur la radicalisation violente abordent les effets de lutte contre la radicalisation sur les populations, notamment musulmanes ; les facteurs ; les lieux ; les contextes ; les types de lutte (judiciaire, administrative et préventive) ; les logiques de lutte (sociales, sécuritaires) ; les trajectoires et les mesures de lutte contre la radicalisation.

  

Ainsi, dans son analyse, Francesco Ragazzi examine le sens de la lutte contre la radicalisation, les raisons de l’implication de l’Etat français et les leçons des expériences au Pays Bas et au Royaume-Uni dans la lutte contre la radicalisation.  En effet, son étude tend à montre que « la lutte contre la radicalisation agit comme un discours efficace de légitimation de l’action policière au-delà de ses domaines de compétence habituels, en investissant de nombreux domaines de « gestion de la diversité »[2]. Elle retrace la diffusion de ce discours au sein des instances européennes et analyse, au travers de la gestion de la diversité ethnique et religieuse, les effets de ses déclinaisons juridique et administrative.

Ainsi, à la différence du multiculturalisme tel qu’il a été pratiqué au Royaume-Uni, au Canada ou aux Pays-Bas dans les années 1990-2000, fondé sur des objectifs de vie collective dans le respect des spécificités ethniques et religieuses, le « multiculturalisme policier » se présente comme une gestion des communautés au nom de l’impératif de sécurité[3].

Caroline Guibet Lafaye traite plusieurs aspects de la question de la radicalité à savoir le phénomène d’étiquetage, les approches proposées par les sciences humaines des processus de radicalisation et une critique des approches subjectivistes de la radicalisation, lesquelles sont celles qui reçoivent aujourd’hui, dans le débat public et politique, le plus d’échos. Selon l’auteur, les classifications sociales participent directement à la construction de la ligne de partage entre le bon grain et l’ivraie, le normal et le pathologique, l’acceptable et l’inacceptable.

Il arrive à la conclusion selon laquelle, la radicalité n’est pas un phénomène extérieur aux régimes démocratiques mais bien une production de ces régimes[4]. Et, depuis 2012, le discours politique a progressivement fait passer le terme de radicalisation du champ des rapports politiques partisans et des luttes sociales au registre du terrorisme et de l’islam pour concentrer quasiment exclusivement son usage aux questions religieuses[5].

Dans son étude du contexte sahélien, Mathieu Pellerin tend à expliquer comment celui-ci est producteur de radicalisation[6].

Ainsi, il montre que la radicalisation violente n’est pas nouvelle au sahel et n’est uniquement religieuse. Selon lui, l’islam et d’une certaine mesure les groupes djihadistes sont la voie d’expression des frustrations sociales, économiques, communautaires ou politiques des jeunes[7]. Il analyse de manière précise l’articulation qui existe entre salafisme et djihadisme au sahel et explique qu’il n’existe aucun modèle de radicalisation qui décrive une trajectoire linéaire et uniforme.

L’auteur a le mérite de catégoriser les facteurs de radicalisation (religieuse ou non) à savoir : les ralliements objectivement motivés ; les ralliements « innocents » ; les ralliements socio-économiques et les ralliements opportunistes[8]. Dès lors, les facteurs de radicalisation au sahel sont très divers et d’aucune trajectoire privilégiée ne se dessine, mais qu’elles se construisent autour d’un dénominateur commun qui est le sentiment d’injustice sociale, étatique, économique et religieuse[9].

Corine Torrekens développe quatre dimensions de facteurs qui permettent d’expliquer l’oubli des barrières morales et le basculement dans la violence[10].

Il s’agit en effet des facteurs relevant d’éléments contextuels « macros » (à l’instar des conflits, les menaces, les vicissitudes de politique internationale) et « micro » relevant de multiples processus de discrimination, d’exclusion et d’altérisation. Sa deuxième sphère de facteurs est composée d’éléments pouvant attirer un individu vers le basculement à la violence, notamment les facteurs psycho-sociaux[11]. La troisième quant à elle décrit les enjeux politiques qui animent le glissement vers la violence.

Et la dernière regroupe des éléments déclencheurs. Selon Torrekens, le basculement vers la violence djihadiste est la conséquence du vide identitaire et non du repli identitaire. Aussi, les logiques d’intégration liées aux origines étrangères ne permettent pas d’expliquer la conversion des personnes « riches ».

Enfin, l’insertion et la participation des minorités ethniques tout comme le communautarisme ne sont pas des logiques unilatérales, mais des dialectiques.

Face à la peur généralisée, l’auteur examine les mesures répressives[12] et préventives de lutte contre le terrorisme[13]. Il interroge les fondements et les effets de la radicalisation.

Selon lui, si la lutte contre le terrorisme est l’affaire des « professionnels de la sécurité » (services de renseignement, police, procureurs et juges), les politiques de prévention du terrorisme cherchent à mobiliser plus largement la société pour contrecarrer les processus de « radicalisation ». Dans son analyse selon l’approche sociale et communautaire, « la radicalisation trouve ses racines dans un sentiment d’exclusion lié aux inégalités et aux discriminations dont souffrent les communautés musulmanes dans leur ensemble »[14].

Cependant, l’efficacité limitée de la lutte contre la radicalisation n’est pas très surprenante tant ses fondements apparaissent fragiles, renvoyant à deux figures classiques de la « pensée magique » : croyance dans la possibilité de prédire l’avenir et dans les possibilités de désenvoutement.

Ainsi, plutôt que de chercher à identifier tous les individus présentant des indices de « risque » de radicalisation, Francesco indique qu’il semble nécessaire d’améliorer la surveillance des individus et réseaux connus pour leur engagement dans la violence politique.

Après une mise au point concernant le phénomène de la radicalisation virtuelle, Rik Coolsaet donne un aperçu des usages terroristes d’internet[15]. Ce dernier apparaît ainsi le principal vecteur de radicalisation conduisant au terrorisme.

D’après Coolsaet, dans l’histoire du contre-terrorisme européen, l’accent était plus mis sur les facteurs de l’émergence du terrorisme que sur les processus de radicalisation. Or, la radicalisation est avant tout un processus de socialisation dans lequel la dynamique de groupe, amis, famille, est bien plus importante que l’idéologie[16]. Il distingue cinq étapes du processus de radicalisation à savoir : des sentiments de frustration, d’injustice et de mécontentement ; la séparation mentale de la société ; la recherche de confirmation auprès d’autres personnes partageant les mêmes sentiments ; la politisation des sentiments personnels d’origine et la transformation des innocents en coupables par l’idéologie.

Selon lui, dans le processus de socialisation dans l’extrémisme, ce n’est pas l’idéologie qui pousse un individu dans le terrorisme, mais le contexte et la dynamique de groupe[17].

Suivant cet angle d’analyse, Mathieu Guidere sectorise la radicalisation et montre qu’une localisation de manière précise parait difficile parce la radicalisation emprunte pour sa propagation la voie d’internet et des réseaux sociaux[18]. En effet, la consommation individuelle de matériau djihadiste, librement disponible sur le web est le premier stade de la radicalisation violente.

Le web, en raison d’un défaut de régulation internationale, continuera donc à alimenter les rangs des organisations terroristes.

 

Références bibliographiques :

RAGAZZI, Francesco, « Vers un « multiculturalisme policier » ? La lutte contre la radicalisation en France, aux Pays Bas et au Royaume-Uni », in Les Etudes du CERI, n° 206, septembre 2014.

LAFAYE, Caroline Guibet, « Approche critique des sociologies de la radicalisation », in Forum de la DAP “Radicalisation violente, engagement et désengagement ” Paris, Octobre 2016.

PELLERIN, Mathieu, « Les trajectoires de radicalisation religieuse au sahel », Note de l’IFRI, février 2017.

TORREKENS, Corine, « Comprendre le basculement dans la violence djihadiste », in La Revenue nouvelle, n° 8, 2015.

RAGAZZI, Francesco, « La lutte contre la radicalisation ou deux formes de la pensée magique », in ESSAI & DÉBAT, 11 mars 2016.

Mise à jour du  29 janvier 2017.

COOLSAET, Rik, « Radicalisation, entre contexte et responsabilité individuelle », in L’Observatoire, 86, mars 2016.

GUIDERE, Mathieu, « Internet, haut lieu de la radicalisation », in Pouvoirs, n° 158, mars 2016, p.

115-123.

[1] Mathieu, GUIDERE, « Internet, haut lieu de la radicalisation », in Pouvoirs, n° 158, mars 2016, p. 115.

[2] Francesco RAGAZZI, « Vers un « multiculturalisme policier » ? La lutte contre la radicalisation en France, aux Pays Bas et au Royaume-Uni », in Les Etudes du CERI, n° 206, septembre 2014, p. 2.

[3] Ibid.

,
p. 36.

[4] Caroline Guibet LAFAYE, « Approche critique des sociologies de la radicalisation », in Forum de la DAP “Radicalisation violente, engagement et désengagement ” Paris, Octobre 2016, p.

14.

[5] Ibid. p.

2.

[6] Mathieu PELLERIN, « Les trajectoires de radicalisation religieuse au sahel », note de l’IFRI, février 2017.

[7] Mathieu PELLERIN, Op.

cit.
, p. 5.

[8] Ibid. p. 20.

[9] Ibid. p. 30.

[10] Corine TORREKENS, « Comprendre le basculement dans la violence djihadiste », in La Revenue nouvelle, n° 8, 2015.

[11] Il s’agit là de la dépression, les absences familiales, les troubles de la personnalité, la psychopathie, une sensibilité plus grande à l’injustice, l’idéalisme, l’instabilité, l’impulsivité ou encore l’agressivité.

[12] Il s’agit de l’extension de la surveillance, pénalisation d’un nombre croissant d’activités intégrées dans une définition élargie du terrorisme, renforcement des contrôles aux frontières, instauration de mesures d’exception dans le droit pénal.

Voir, Francesco RAGAZZI, « La lutte contre la radicalisation ou deux formes de la pensée magique », in ESSAI & DÉBAT, 11 mars 2016. Mise à jour du  29 janvier 2017, p.2

[13] Francesco RAGAZZI, « La lutte contre la radicalisation ou deux formes de la pensée magique », in ESSAI & DÉBAT, 11 mars 2016.

Mise à jour du  29 janvier 2017.

[14] Francesco RAGAZZI, « La lutte contre la radicalisation ou deux formes de la pensée magique », in ESSAI & DÉBAT, 11 mars 2016. Mise à jour du  29 janvier 2017, p.

3.

[15] COOLSAET, Rik, « Radicalisation, entre contexte et responsabilité individuelle », in L’Observatoire, 86, mars 2016.

[16] COOLSAET, Rik, « Radicalisation, entre contexte et responsabilité individuelle », in L’Observatoire, 86, mars 2016.

[17] Ibid. p. 3.

[18] Mathieu GUIDERE, « Internet, haut lieu de la radicalisation », in Pouvoirs, n° 158, mars 2016, p.115-123.


MOTS-CLÉS

extrémisme violent radicalisation