Aristide Donald Bilounga
La notion de radicalisation rentre dans le vocabulaire
scientifique suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis d’Amérique
[1]. Lesquels actes ont fait place à la promotion de recherches sur le
terrorisme et sur les phénomènes susceptibles de pousser à des actions violentes
[2]. La radicalisation est ainsi devenue essentielle pour « connaître
la manière dont des jeunes, souvent des hommes, optent pour la voie du djihad,
en Occident comme dans les pays à majorité musulmane.
.. » [3] Toutefois,
son introduction en contexte africain est très récente malgré l’existence de
nombreux groupes radicaux à de formes diverses.
En effet, la radicalisation est
un « processus dynamique par lequel un individu accepte et soutient
l’extrémisme violent de manière croissante. Les raisons motivant ce processus
peuvent être idéologiques, politiques, religieuses, sociales, économiques ou
personnelles. » [4] La radicalisation induit une rupture avec
les modalités antérieures de comportements, de jugements et de valeurs.
Elle
peut entraîner une rupture avec la rationalité, et une désocialisation dont les
signes précurseurs sont l’éloignement de son milieu familial, éducatif, amical…
Ces conditions génèrent une capacité à accepter l’action violente. Le processus
de la radicalisation est à la fois intellectuel et actionnel refusant le
compromis et la conciliation. Il est associé à une volonté de purification des
individus et des sociétés, expurgeant tout ce qui est perçu comme « mauvais »
ou « corrupteur » [5].
Les études sur la radicalisation abordent ainsi de manière générale : les effets de lutte contre la radicalisation sur les populations, notamment musulmanes ; les facteurs ; les lieux ; les contextes ; les types de lutte (judiciaire, administrative et préventive) ; les logiques de lutte (sociales, sécuritaires) ; les mesures de lutte et les trajectoires de la radicalisation. Dès lors, en se focalisant sur ces dernières en milieu jeune, l’on cherche à comprendre quel est son contexte d’émergence ? Quelles sont les conséquences des actes posés par les radicaux djihadistes dans le monde, et précisément dans la zone du Lac Tchad ? Et comment saisir le processus qui mène à ces actes de violence extrême ? Pour répondre à ces questions, l’on examinera d’abord, le but et les objectifs des radicaux djihadistes, ensuite les effets des attentats djihadistes sur les populations, et enfin les modèles théoriques qui expliquent les chemins de la radicalisation.
Contexte d’émergence de la radicalisation des jeunes : but et objectifs des
radicaux djihadistes
Les radicaux djihadistes s’assignent pour but final de
rétablir le Califat dans un espace qu’ils veulent le plus étendu possible, où
la seule loi appliquée serait la Charia [6].
En arabe, « charia »
vient de la racine sara’a, qui signifie « ouvrir, devenir clair ».
On peut donc la définir comme la voie vers la purification. Dans le Coran,
la charia est citée comme étant la voie à suivre par les
musulmans, ce qui est à comprendre par exemple dans la Sourate 45, verset 18 : «
Puis nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre.
Suis-là donc et ne suis pas les
passions de ceux qui ne savent pas. » Tahar Mahdi affirme que «
dans tout le Coran, qui compte 6 236 versets et 77 439 mots, le mot charia
n’est mentionné qu’une seule fois dans un seul vert (l’Agenouillée 45/18) »
[7]. Gautier Filardo quant à lui retient trois significations
distinctes et interdépendantes du mot charia en s’appuyant sur
les études de Julien Loiseau, Nathalie Bernard-Maugiron et Jean-Philippe Bras à
savoir : une loi sacrée que Dieu a révélée aux hommes par l’intermédiaire de
son dernier prophète.
Pour certains musulmans, c’est un idéal collectif, un
ordre sociétal idéal qui viendrait démentir une réalité décevante. Aussi, c’est
un projet de société alternatif, dans une acceptation plus contemporaine [8].
Pour arriver à leur but, les radicaux djihadistes se sont ainsi fixés des
objectifs médians, à savoir : combattre l’ennemi proche.
Il s’agit ici des
régimes arabomusulmans qui n’appliquent pas la Charia et des populations qui ne
partagent pas la même voie religieuse que les fanatiques djihadistes. Combattre
l’ennemi lointain : Il s’agit ici des puissances occidentales qui appuient les
régimes arabomusulmans impies.
La priorité de combattre l’un ou l’autre en premier change en fonction du
courant : D’abord l’ennemi lointain pour Al Qaeda, et d’abord l’ennemi proche
pour Daech, Boko Haram etc.
Ces priorités peuvent changer en fonction des
circonstances et des moyens. L’autre objectif intermédiaire est la conversion
du maximum de jeunes à la nouvelle doctrine du Djihad pour les enrôler dans la
lutte globale contre les impies [9]. D’où le phénomène de la radicalisation [10].
Les effets des attentats djihadistes sur les populations
A ce niveau, il s'agit d'observer la profonde «
blessure » sociale causée par les attentats terroristes en termes de victimes
entre janvier 2016 et novembre 2019. Un accent particulier est mis sur Boko
Haram, une organisation militante islamiste radicale basée dans le nord du
Nigéria, mais dotée de cellules actives au Tchad, au Niger et au Cameroun.
L'organisation est alliée à l’Etat islamique, mais fonctionne de manière
indépendante.
En 2014, Boko Haram était le groupe terroriste le plus meurtrier,
responsable d'au moins 6 600 morts [11]. Dans la période du 1er janvier 2016 au
07 novembre 2019, les mouvements terroristes ont fait 4 008 attentats ayant
causé 30 414 morts dans le monde. En termes d’attentats, en dehors des autres
groupes terroristes non identifiés avec 1 673 attaques, l’Etat Islamique [1] (EI)
est tête (1 097) devant le groupe Taliban (442), Al-Shabaab (201) et Boko Haram
(198).
En termes de victimes dans la même période, l’EI occupe toujours le 1er
rang (15 436) devant le Taliban (3 603), Al-Shabaab (1 899) et Boko Haram (1
756). Bien que le nombre d’attentats des groupes inconnus (397) soit trois fois
supérieur à celui de Boko Haram, le nombre de victimes de ce dernier est supérieur
à celui de ceux-là (1 324). Le choix des premières attaques est aléatoire.
Il
nous permet juste de pouvoir identifier les principaux lieux d’attaques
terroristes dans le Lac Tchad et leurs principales cibles, notamment les
populations civiles. Il faut dire que les groupes terroristes n’ont pas de
cibles ou lieux d’attaque prédéfinis. Ils semblent agir de manière
opportune.
Quelques schémas explicatifs du chemin de la radicalisation
La radicalisation est d’une part une production
objective issue de la marginalisation des jeunes, leur perte d’espérance à
améliorer les conditions de vie, le faible niveau de l’éducation etc. D'autre
part, elle est la fabrique purement subjective qui revêt une importance grandissante
[1]. La radicalisation est à la croisée du court, moyen, voire long terme : on
ne se radicalise pas en quelques jours (sauf chez certains adolescents).
Ainsi, «
les théories de la radicalisation pointent tour à tour les facteurs culturel,
politique, psychosocial, international, mais aussi les facteurs internes aux
groupes radicalisés ainsi que le rôle des médias et des réseaux sociaux. »[2] Dès
lors, l’on observe entre autres modèles[3] :
Le modèle linéaire et progressif de Randy Borum
Borum propose un modèle à quatre (4) étapes. La
première est un sentiment d’insatisfaction qui peut être liée à une privation
sociale, économique etc.
la deuxième est la perception d’une injustice (par
comparaison sociale, on considère son traitement injuste.) Il faut dire qu’à
chaque stade, l’on peut sortir du chemin. (C’est injuste alors je vais
m’engager dans une association de jeunes, dans un groupement d’intérêt communautaire
(GIC) ou alors, je continue le chemin de radicalisation.
Suivant cette dernière
option, l’on va identifier le responsable et appliquer les stéréotypes négatifs
envers l’autre groupe (gouvernement, sudistes, nordistes, francophones,
anglophones etc.) et légitimer la violence comme seul moyen de corriger le mal.
Le modèle des quatre volets de Marc Sageman
Le modèle de quatre volets est l’idée selon laquelle
la radicalisation serait à l’intersection de quatre grands facteurs :
l'indignation morale, le cadre interprétatif du monde, la mobilisation à
travers les réseaux et la résonnance avec l'expérience personnelle.
Parmi
ceux-ci, les trois premiers sont cognitifs et le quatrième serait situationnel
ou contextuel. Autrement dit, il n’y aura radicalisation que s’il y a
conjonction de ces quatre facteurs. Le cadre interprétatif du monde peut être
alors politique, religieux, naturel etc.
Dans le contexte africain, le
processus de radicalisation des jeunes semble évoluer de manière graduée, dont
le point de départ serait des causes structurelles (sur le plan social,
politique, juridique et économique.) Ce contexte est une phase préparatoire de
la radicalisation. En effet, les jeunes sont confrontés à l’exclusion sociale
corrélative au rejet des attentes légitiment escomptées, individuellement ou
collectivement, au titre de l’égale appartenance à la société de référence [1].
Il s’agit en quelque sorte d’une privatisation des droits sociaux, économiques
et politiques. Certains jeunes se trouvent ainsi désintégrés socialement à
cause de la dépression des modes d’existence, les qualités intrinsèques des
groupes d’appartenance, la perte de dignité et le sentiment de « déclassement »
[2] Dès lors, ces jeunes vulnérables en quête ou non des solutions à leur
situation courent le risque de récupération extrémistes (forcée, ou volontaire)
par certains acteurs de résistance (passive ou active). Il peut s'agir des
partis politiques, des groupes religieux, des leaders d’opinions etc.
Ces
acteurs d’enrôlement conditionnent, embrigadent les jeunes et les préparent au
passage à l'acte dans le but d’espérer le changement sociopolitique. L'enjeu
sociopolitique n’est pas unique, mais reste primordial dans la propagande de
l’extrémisme violent aux confins du lac Tchad.
En définitive, émanant des frustrations sociales,
économiques, communautaires ou politiques, la radicalisation des jeunes dans le
lac Tchad suit un chemin complexe.
Une étude minutieuse au cas par cas est
nécessaire afin de mieux appréhender le phénomène. Mais, certains schémas
inspirés des expériences des radicalisés, des organisations djihadistes et du quotidien
informationnel et communicationnel livrent diverses facettes de la
compréhension du processus de la radicalisation. Ces modèles élaborés dans des
contextes différents ont le mérite d'être complémentaires.
Références bibliographiques :
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ESRI terrorist Attacks, https://storymaps.esri.com/stories/terrorist-attacks/